Je ne vais pas faire honneur au dernier livre de Michael Lucken (Les Occupants: Les Américains au Japon après la Seconde Guerre mondiale, 2025). Ce n’est pas la première fois, ce sera la pire à date : au terme du livre, aussi rigoureux qu’intéressant, je n’ai toujours pas saisi ce qu’était le pragmatisme, cette idéologie politique qui a guidé l’action américaine au sortir de la guerre du Pacifique.

Savoir qu’un gouvernement US a jadis pu être philosophe n’a pas manqué de m’étonner, moi qui pensais que c’était juste des gros cons.

Je n’ai pas compris non plus pourquoi les Américains, préparés au pire, se sont tant étonnés de l’absence de « résistance organisée » ou d’actions terroristes isolées durant l’occupation du Japon. Leur dispositif était largement dissuasif : « 500 000 soldats déployés dans tout le pays », un contrôle sévère de l’information et des loisirs, sans oublier une violence toujours prête à s’exprimer au prix d’une « dévastation totale du sol japonais » et d’un sort pas meilleur réservé aux populations*.

Et puis, « les dirigeants japonais savaient très bien que les forces d’occupation sont capables de monstruosités lorsqu’elles s’emparent de territoires ennemis et qu’une fois installées elles ont tendance à se raidir lorsqu’elles sont contestées » (p.65) — ils étaient bien placés, compte-tenu de leurs propres exactions en Asie.

D’ailleurs, si l’opposition à la présence américaine ne s’exprimait pas contre les forces d’occupation, elle n’en était pas moins virulente au sein de la société japonaise elle-même. Songez à la contestation des traités nippo-américains, au rejet des guerres de Corée ou du Vietnam ou aux protestations pour récupérer Okinawa. Il ne s’agit d’ailleurs que du sommet visible de l’iceberg : si « les heurts se limitent à des bagarres, des vols, des lignes de communication coupées et de rares agressions caractérisées » (p.63), l’opposition à la présence américaine était probablement très forte dans le tréfonds des consciences.

Ce tréfonds de la population, j’aurais aimé le sonder. On imagine les sentiments contradictoires qui s’y percutaient : soulagement du retour de la paix mais sidération face à un adversaire militairement incommensurablement supérieur (d’après MacArthur,  « jamais dans l’histoire une nation et son peuple n’ont été écrasés comme les Japonais l’ont été à la fin de la guerre »), hébétude devant le retournement de la propagande d’État, fascination pour la culture et le modèle américains et en même temps perception de sa dimension raciste et colonialiste etc. 

Malheureusement, l’historien porte essentiellement son attention sur les élites nationales. Je retiens quand même que c’est la collaboration active des gouvernements japonais et des médias qui a facilité, voire rendu possible, le « succès » de l’occupation puis le maintien de l’influence américaine après 1952. Succès que les Américains ont probablement préféré attribuer à la supériorité de leur modèle civilisationnel. Qu’ils sont cons. 

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J’en viens à une élucubration qui ne m’aura pas quitté durant ma lecture (le livre n’y est pour rien). Pour une fois il ne s’agira pas du boulevard Rochechouart mais d’une autre obsession, la représentation de l’ouverture du Japon aux occidentaux, des vaisseaux noirs portugais aux traités inégaux en passant par la période du Bakumatsu et de la flotte du commodore Perry. Plus exactement sur la façon dont ces périodes sont montrées selon l’angle quasi exclusif d’un danger occidental imminent mettant en péril le « vrai Japon ». Comprenez un récit national passablement xénophobe qui, pour expliquer la révolution de Meiji par exemple, tend à dédouaner les luttes de pouvoir et les changements sociétaux à l’œuvre dans le pays avant, pendant et après l’arrivée des occidentaux (lesquels ne sont, finalement, jamais arrivés en nombre). 

Or, si « l’impact de l’arrivée des étrangers au Japon en 1853 [demeure] assez superficiel et ne travaille pas profondément la société japonaise »**, comment expliquer que ce trope revienne sans cesse ? (Je l’ai croisé dans la moitié des jeux auxquels j’ai joué les années passées, mais il est probable qu’un algorithme de recommandation m’a cerné.) 

Amedama, Acquire 2024.

Dans Kamiwaza: way of the thief par exemple, le chef des voleurs veut prendre le pouvoir pour armer le pays et gérer la menace étrangère mieux le shogunat : dans ce genre de récits, les personnages japonais sont soit passifs, ignorants ou corrompus, soit du côté de la réaction et de la résistance ; ceux qui ont l’initiative, les agents du changement finalement, ce sont les agresseurs occidentaux. On évacue ainsi la montée en puissance de la bourgeoisie urbaine, l’affaiblissement du shogunat face à des provinces avides, les révoltes populaires lors des famines etc. ***

Concernant le même jeu, il n’est pas anodin que le jeu plaque sur l’incident Morrison (1837), du nom d’un « simple » navire marchand non armé, des problématiques similaires à celles du commodore Perry (risque d’invasion et perte de souveraineté).

J’en viens à mon « idée » (c’est un grand mot) : et si cette façon de faire porter à des événements une responsabilité et une influence historiques qu’ils n’ont pas complètement eu servait un autre but (un autre but qu’alimenter quelques vagues réflexes xénophobes s’entend) ? Et s’il s’agissait, retour au livre de Lucken, de contester, de manière détournée, une occupation bien réelle et un traité inégal toujours actif ?

Vous allez me dire que l’occupation du Japon par l’armée américaine a pris fin en 1952 (1972 concernant Okinawa). En est-on bien sûr ? Lucken mentionne à raison que « l’impression diffuse que l’occupation n’a jamais vraiment cessé [ se perpétue] jusqu’à nos jours » (p.16).

L’armée états-unienne a mis son nez dans les publications de la presse bien après, des portions conséquentes du territoire japonais sont toujours sous bannière américaine, ses troupes de marines stationnées dans l’archipel bénéficient encore de l’extra-territorialité, et le statu-quo n’est jamais sérieusement remis en cause (tout juste la population et les élus d’Okinawa sont-ils parvenus qu’à contrecarrer l’agrandissement d’une base). Le tout pour une contre-partie qui n’a rien d’évident, pas plus aujourd’hui (ce Trump, qu’il est con) que durant la guerre froide  signé entre les deux pays le 9 septembre 1951, le même jour que le traité de paix proprement dit (49 pays signataires), « le traité de sécurité ne fait peser aucun engagement ni aucune obligation sur les États-Unis […] sauf si nous décidons qu’il est dans notre intérêt national de le faire » (rapport du Sénat américain en 1952 », cité p.96.). 

Longtemps, pour contourner la censure, le théâtre kabuki a transposé des situations contemporaines dans un passé lointain. L’affaire des 47 rōnin en est l’exemple le plus célèbre : cette vendetta du 18e naissant est déplacée 4 siècles auparavant, les protagonistes sont renommés, le titre euphémisé (« Le Trésor des vassaux fidèles à la manière d’un syllabaire »). Dans d’autres pièces, ce sont les époques Kamakura (1185–1333) voire Heian (794–1185), qui sont privilégiées : c’est le cas des pièces sur Ishikawa Goemon, l’équivalent japonais de Robin des bois.

Des censeurs au public, personne n’est dupe, mais les apparences sont conservées et l’harmonie politique maintenue.

Et si le même mécanisme était à l’œuvre dans les mangas et les jeux vidéo ? Et si le Bakumatsu était à la pop-culture ce que l’ère Kamakura était au kabuki ?

Acceptons l’hypothèse. Alors ce n’est plus l’arrivée des vaisseaux noirs qui passionne, ce n’est pas l’envie de faire revivre une période particulière de l’histoire japonaise qui s’exprime. Cela devient une façon de dire quelque chose sans le nommer, sans le confronter frontalement.

Parler du commodore Perry c’est désigner le général Douglas MacArthur. S’inquiéter des « vaisseaux noirs » et des canonnières à vapeur à l’entrée de la baie de Tokyo c’est frémir devant la supériorité aérienne, terrestre, marine et nucléaire de l’armada déjà sur place. On ne s’inquiète pas d’un risque d’invasion des forces occidentales au 19e, elle n’a pas eu lieu, on s’émeut face à une occupation qui n’en finit pas et dont personne ne parle.

Michael Lucken montre bien à ce propos comment la population japonaise « expulse peu à peu l’occupant de son champ de vision ». Peu présent dans les médias, il l’est même dans les photographies d’occupants : « Sauf exceptions, les clichés des photographes japonais, comme Hayashi Tadahiko, Domon Ken et Inamura Takamasa, sont pris de loin, de biais ou en contre-plongée. L’opérateur, en retrait, ne croise pas le regard de celui dont il capte la silhouette » (p.73).

Pour le coup les Américains, qui y avaient intérêt, n’y sont presque pour rien : le Japon est assez grand pour rédiger lui-même la liste des sujets qui fâchent (les Burakumin, les Aïnous, le massacre de Nankin, les femmes de réconfort en Corée, les sujets ne manquent pas). Vous me voyez venir, ma main à couper que la vassalisation du Japon face aux USA est quelque part dans la liste. (Image mentale :  la Première ministre qui ravale la référence de Trump à la ruse des Japonais à Pearl Harbor). 

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Tout ce qui précède n’a évidemment aucun début de preuve.

Reste que les jeux ou les films récents évitent soigneusement d’aborder le sujet. Prenez le premier chapitre de Shenmue, situé à Yokozuka : la présence militaire américaine, omniprésente dans la réalité, y est invisibilisée. Et s’il y a bien des Américains dans le jeu, pour la plupart ce ne sont que des marins, jamais des marines.

L’armée n’est évoquée qu’indirectement, à travers la friperie de surplus militaire de Shiro Kurita. Concernant un jeu si maniaque du détail, qui peut croire que c’est anodin ?

 

 

* « L’historienne Fujime Yuki propose dans ses travaux récents le bilan suivant : 3 500 viols entre septembre et octobre 1945 ; 134 agressions physiques ayant entraîné la mort ou des blessures graves entre 1945 et 1952 ; et 1 022 accidents de la circulation ayant entraîné la mort ou une invalidité au cours de la même période (hors Okinawa) » p.72. TIL que le gouvernement japonais avait ouvert des maisons closes à destination des troupes d’occupation pour limiter les viols de civiles, qui ont grimpé en flèche à leur fermeture en 1946 (le commandement américain les a fait fermer prétendument pour des questions morales mais en fait pour endiguer l’épidémie de syphilis et de gonorrhée au sein des troupes). 

**  Frédéric Laroche dans Bakumatsu la fin des Shogun, déjà cité à propos de Yakuza Ishin.

*** j’ai dû ressasser le sujet des dizaines de fois ici. Le plus récent est celui sur l’art Nanban et la représentation des tengu/oni., un des premiers sur le nationalisme dans les jeux de combat (13 ans déjà).