Il y a quarante ans et quelques jours, Yū Suzuki et Yoji Ishii traversaient une partie de l’Europe de l’Ouest, en repérage pour ce qui allait devenir OutRun.

L’existence de ce voyage était connue chez nous depuis au moins une quinzaine d’années (entretien avec Yū Suzuki dans Retro Gamer n°54, 2009) mais on en savait relativement peu. Publié en 2018 dans Untold History of Japanese Game Developers vol.3, l’interview de Yoji Ishii par John Szczepaniak en 2013 ne révélait qu’une étape supplémentaire, Chamonix, au trajet que l’on connaissait déjà (Francfort, la route romantique, les Alpes suisses, Monaco et la french riviera, Milan, Venise, Florence puis Rome). Ishii exhumait en outre 9 cassettes Compact VHS Dynarec d’un petit carton.

En vue d’une animation à la Computer Entertainment Developers Conference, Yosuke Okunari (creative producer chez Sega) tweetait en septembre 2019 qu’il s’était chargé de les convertir, photographie à l’appui :

De cette animation qui aura duré trois jours, il ne reste qu’une image d’une vidéo qui tournait en boucle

et quelques photographies imprimées sur une plaquette :

La date de commercialisation d’OutRun en juin est une coquille, le jeu incluant une date de fin en programme en septembre.

Allez comprendre pourquoi il aura fallu des captures d’écran d’une qualité tout juste meilleure pour m’y intéresser (article beep21, derrière un paywall), alors que nombre d’informations attendaient déjà qu’on les rassemble.

La VHS « Europa n°2 » datant du 25 avril, on peut déjà imaginer une arrivée probable à Francfort la veille, puis une bifurcation vers la « romantic road » allemande. Les photographies révélées durant la CEDEC permettaient déjà d’en repérer deux étapes.

On reconnaît ici une des tours médiévales de la vieille ville de Rothenburg ob der Tauber (la Siebersturm). Elle est prise depuis une ouverture du rempart, en fin d’après-midi d’après la luminosité.

Le point de vue est typique, on trouve de nombreuses photos prises exactement du même endroit.

10 minutes à pied plus loin, ils posent également dans le parc du château. On devine plus ou moins l’entrée, dite maison du gardien.

Je n’ai pas trouvé de photosphère à l’endroit exact de la prise de vue (approximativement au point rouge), d’autant que le banc a été déplacé de quelques mètres. 

Sur cette autre photo, ils sont maintenant à Dinkelsbühl, une trentaine de kilomètres plus au sud. En milieu de matinée cette fois, à en juger les ombres. Ishii filme Suzuki qui prend des photos, et la tour du rempart depuis le petit pont.

200m plus loin, Suzuki toujours, qui prend des vues dans la vieille ville, Nördlinger Straße (beep21 pour les deux documents).

On ne saura pas ce qu’il photographiait : les deux maisons à colombage en perspective, ou ce large bâtiment qui n’a pas grand intérêt ? On ne saura pas non plus s’ils ont visité les deux villes sur deux jours, ou s’ils étaient à Dinkesbühl avant de remonter au nord pour visiter Rothenburg ob der Tauber (ça vous étonne vraiment, un homme qui s’habille pareil deux jours à la suite ?).

Quelques jours après, ils passent la frontière française pour se protéger des retombées radioactives (l’accident de Tchernobyl, c’était le 26). Le 30 avril, ils quittent Chamonix pour Nice en passant par Gap.

Croyez-le ou pas, j’ai reconnu l’endroit (Beep21 encore), pour la raison que j’y passe chaque jour en rentrant du travail (combien de chances sur combien de milliards ?)  : à 15km au sud de Gap, juste avant d’arriver à l’aérodrome de Tallard (ce n’était pas une grange à gauche mais un hangar).

La zone est devenue méconnaissable, les délinéateurs J6 ont disparu mais les collines n’ont pas changé. 

Voilà des dizaines d’années que tous les champs de tulipes ou de lavandes que je longe me ramènent à OutRun, à sa façon de reproduire impeccablement ces alignements de bancs fleuris. Désormais, je me demanderai également si Suzuki n’a pas longé les mêmes champs, quarante ans plus tôt.

Le soir même, ils arrivaient à Nice et visitaient Monte Carlo et Monaco. Ils tournaient encore là-bas 4 jours plus tard (trois cassettes au moins y sont consacrées, une heure de prises de vue au total). Mais c’est déjà une autre histoire, laissez-moi m’habituer à l’épiphanie que je vis à chaque retour du taf.

 

Please understand les filigranes « Beep21 » ajoutés à l’arrache sur des photogrammes de mauvaise qualité de base mais davantage floutés ici, la pratique consistant à réutiliser des documents protégés par un paywall n’étant ni totalement courtoise ni complètement légale.