Si l’inspiration Kabuki de Mr. Goemon (1986) m’a toujours séduit, je découvre seulement à quel point elle rendait justice au personnage : le visage maquillé en blanc symbolisant le bon fond de ce voleur légendaire du 16e, le maquillage rouge autour des yeux signalant sa force, la perruque hyakunichi de celui qui a dédaigné de se raser le dessus du front durant « 100 jours », et donc son tempérament borné, vaguement dangereux, en marge, tout correspond avec le personnage tel qu’il a été fixé dans le théâtre japonais.

Rien d’étonnant à bien y réfléchir : Goemon, à l’historicité tout juste plus assurée que Robin des Bois ou Guillaume Tell, n’est que ce que la littérature en a fait.

Le style graphique vaguement caricatural rappelle aussi que l’apparence même de Goemon a traversé les siècles grâce aux estampes : la représentation des acteurs et des courtisanes des quartiers de plaisirs étaient les thèmes principaux de ce qu’on appellera l’ukiyo-e jusqu’à leur interdiction par le shogunat en 1842*. Voleurs, artistes, prostituées et acteurs de kabuki, tous marginaux dans la société d’Edo, tous souvent regroupés dans les mêmes espaces urbains consacrés au « monde flottant », tous « paradoxalement adulés par un vaste public mais toujours classés parmi les non-humains (hinin) par l’administration shogunale » (Brandon Leiter, Kabuki plays on stage, vol. 2).

L’arme du Goemon de jeu vidéo détonne cependant : au kabuki on peut se battre avec des bancs et des échelles, des éventails, des baguettes (Shinobu no Sōta, 1854), mais pas avec des pipes à tabac (kiseru), bien qu’on atteste leur utilisation en combat réel, notamment chez ces samouraïs marginaux nommés kabukimono, qui partagent avec le théâtre qui nous occupe l’ancien verbe kabuku, « se conduire de manière excentrique, aimer l’excentricité » (le personnage « Kabuki » dans Kabuki Klash/Far East of Eden sur NeoGeo leur fait davantage référence qu’au théâtre kabuki lui-même).

Le Goemon historique n’a probablement jamais pris le risque comme Keiji Maeda dans Hana no Keiji (chap. 2, 1990) de s’habiller de manière voyante, ni celui d’employer un kiseru en guise d’arme improvisée. Peut-être a-t-il eu néanmoins le plaisir de goûter au tabac avant de passer l’arme à gauche, les Portugais l’ayant introduit au Japon 3,4 ans avant son arrestation. Ce qui est sûr par contre, c’est que le kiseru est un accessoire fréquent du kabuki, notamment parce qu’il offre une gamme de jeux de scène (kata)** auxquels les amateurs sont très sensibles. 


Goemon joué par Onoe Waichi II (Utagawa Kunisada, 1857) et par Ichikawa Danjūrō 7 en 1911. On appréciera qu’une seule lettre différencie le patronyme du brigand et celui de la plus illustre lignée d’acteurs de kabuki. 

Dans une scène connue de tous les amateurs, Goemon utilise justement un kiseru, devisant devant la chute des fleurs de cerisiers du haut de la porte d’entrée du temple Nanzenji à Kyoto (Sanmon Gosan no kiri, 1778) (« Quelle vue ! Quelle vue splendide ! Admirer le printemps vaut un millier de pièces d’or qu’ils disent. C’est trop peu, trop peu ! »).

Il est fort probable que le personnage de Konami doive son arme à cet acte. Plus globalement, c’est le game design de la série qui doit beaucoup au kabuki, lui permettant de se démarquer de la concurrence : les sauts (tobi roppo) des acteurs le long de l’hanamichi (la rampe partant de la scène qui traverse la salle) ont sans doute inspiré et orienté cet étrange comportement dans les jeux famicom de sauter près des objets pour révéler leur contenu, tandis que l’ingéniosité des dispositifs scéniques du kabuki ont pu non seulement justifier les passages secrets des mêmes jeux mais également, pourquoi pas, les anachronismes (« the amount of randomness ») qui deviendront de plus en plus typiques de la série.

Deux jeux de combat développés par Atop et édités par Kaneko se basent également sur le kabuki pour créer leur Goemon ; passons sur le premier épisode, Fujiyama Buster/Shogun Warriors (1991), qui se contente de peu et arrêtons-nous sur sa suite, О̄Edo Fight/Blood Warrior (1993), laquelle procède avec un manque de subtilité cadrant bien avec le foutraque du jeu : au lieu de Goemon, dont l’apparence est relativement fixée par la tradition théâtrale (« Goemon au kabuki, c’est un long hyakunichi » et deux scènes, d’après l’acteur et grand spécialiste du rôle Kataoka Ainosuke), О̄Edo Fight plagie plutôt l’apparence de Soga no Goro et de Kamakura Gongorō Kagemasa (Shibaraku), deux personnages encore plus célèbres du répertoire, caractéristiques du type de jeu nommé aragoto (« guerrier sauvage »)  : mêmes cheveux en pattes de crabe (gohon-kuruma-bin), mêmes mèches au-dessus du front (ils sont encore adolescents), maquillage kumadori sujiguma identique, révélant leur force extraordinaire et leur tempérament colérique.

Chercher l’originalité n’est pas le problème, d’autant qu’« il n’y a presque aucune description historique de Goemon. En d’autres termes, Ishikawa Goemon est un personnage et un nom créés par l’imagination des gens. C’est pourquoi on peut le dépeindre librement », comme le rappelait Ichikawa Ebizō qui ne s’en est pas privé : en 2009 et 2015, le scénariste des Enquêtes de Kindaichi lui a écrit un Goemon échappant à son exécution et poursuivant ses aventures en Chine (Sanmon Gosan no kiri en faisait déjà l’enfant naturel d’un espion des Ming).

De même en 2011, Kazuo Mizuguchi et, au moins partiellement, Kataoka Ainosuke (le kabuki est un théâtre construit d’abord autour des acteurs principaux) imagineront un Goemon roux, fruit de l’amour entre une courtisane et un jésuite espagnol***. À la fin, Goemon échappe aux griffes du shogun à dos de faucon géant, et tout finit par un flamenco en Espagne.

Pourquoi pas un Goemon type aragoto donc ? Ce type de personnage est spectaculaire, c’est un guerrier, et ça change du costume de lion ou de démon que les jeux vidéo reprennent plus souvent (Kabuki/Shishimaru dans la même série, Zen dans Martial Champion,, Senryō Kyoshirō de Samurai Shodown, Mysterious Budo dans Muscle Bomber…). D’un autre côté cependant, équiper un personnage aragoto de tonfas quand le propre des accessoires et des armes de ce genre de personnage est leur démesure, c’est manifester une incompréhension des symboles que l’on manipule. Tout comme le faire sourire à pleines dents quand il ne devrait être qu’une boule de seum.

Beaucoup auront pensé à E. Honda (Street Fighter 2 1991) en voyant le maquillage kumadori de ce Goemon : Eri Nakamura, sa conceptrice, y faisait explicitement référence dans une interview (précision perdue dans la traduction anglaise) : « À l’étranger, les gens dissimulent leur identité lorsqu’ils se battent dans la rue, mais je pensais que ce serait bien, une sorte de maquillage kabuki pour exprimer sa fierté patriotique. Je me suis documentée et j’ai utilisé le maquillage du héros justicier dans Shibaraku ».

Une illustration d’Eri Nakamura publiée dans le Gamest consacré au jeu (n°64, octobre 1991) ne laissait de toute façon aucun doute sur ses références : loin de son design définitif, Honda, geta aux pieds, une corde surdimensionnée (Niō dasuki) dans le dos, porte un kimono rouge à l’emblème plagiant celui des acteurs de la branche principale des Ichikawa (trois mesures de riz) - Shibaraku a été écrit et joué par Ichikawa Danjūrō premier du nom en 1697.

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Les programmes de Kakuki ont la particularité de rarement représenter une œuvre en entier, privilégiant essentiellement les morceaux de bravoure ; un acte ou deux, bien souvent ni le début, ni la fin, tant les histoires sont connues des spectateurs. C’est particulièrement vrai pour Goemon, dont la scène du balcon évoquée plus haut est parfois la seule représentée (15 minutes). De même, son exécution en marmite n’est plus mise en scène depuis des dizaines d’années, alors que des estampes du 19e attestent de son existence (à ceci près qu’il existait une tradition d’estampes de scènes inventées [les mitate-e], et que d’autres, publiées en avance à des fins publicitaires, pouvaient représenter des scènes jamais jouées devant public - Satoko Shimazaki, Edo Kabuki in Transition, p. 16).

Pressentant que le passage oui-ouin sur le nationalisme « innocent » des jeux de combat et de la série Goemon sera de trop, on procédera de la même façon ici.