Oui je sais.

Encore le film Kung-Fu Master, encore le boulevard Rochechouard.

Juré, c’est la dernière fois.

Mais d’abord un truc en préambule, auquel je n’avais pas pensé avant ce passage de l‘Histoire des jeux vidéo en France d’Alexis Blanchet et Guillaume Montagnon, que voici (p.106) :

« La mauvaise réputation de la salle de jeux vidéo se répercute également dans le cinéma français des années 1980, à l’exemple de la comédie Les Ripoux (Claude Zidi, 1985) où le souteneur de Natasha (Grace de Capitani), prostituée et amante de l’inspecteur François Lesbuche (Thierry Lhermitte), est interpellé par des policiers sur son lieu de travail, une salle d’arcade parisienne malfamée (à moins qu’il ne s’agisse d’un entrepôt d’exploitant) le spectateur attentif repérera furtivement une borne Galaga et une autre Space Invaders. »

Or il n’y a rien de tel chez Agnès Varda : le personnage de Jane Birkin rentre dans les cafés et les salles comme dans un moulin, deux fois sur quatre avec une enfant de 5 ans dans les bras. De même, la manière de laisser filer les travellings ou de faire quelques inserts d’écrans de jeux, parfois inutiles pour l’histoire, relève non seulement de la portée documentaire du cinéma de Varda, qui ancre ses personnages dans un contexte réel, mais exprime sans doute aussi un réel intérêt esthétique pour leurs graphismes.

Pas davantage de jugement condescendant quand l’adolescent explique les règles de Kung-Fu Master à la mère de sa camarade de classe, alors que tout joueur sait à quel point ce genre d’exercice est socialement périlleux (« il faut sauver une princesse, on peut sauter sur les champignons, mais attention aux tortues »). Mais comme le film cherche à nous émouvoir d’un détournement de mineur, parlons de suspension générale consentie de la moralité.

Venons-en à ce qui nous occupera aujourd’hui.

J’ai passé tellement de temps à m’interroger sur l’emplacement de la salle, le nom de l’entreprise et autres détails sans intérêt (la taille du local en additionnant les largeurs des bornes) que j’en ai oublié la question principale : y serais-je rentré ?

Pour tenter d’en finir, y répondre de manière un peu précise et ne plus avoir à revenir sur nos pas (on entend un « pitié oui ! » dans l’assistance), reprenons du début (« noooooooonnnnnnnnn »).

Deux bars, quatre salles et c’est fini.

Promis.

Le bar du lycée au début du film proposait un Kung-Fu Master (remarquez au-dessus de l’écran, n’est-ce pas un autocollant qui se décolle ?), un Choplifter (1985, Sega) dans une borne Popeye (1982, Nintendo) et un flipper Spectrum (1982, Bally).

L’affichette « les jeux sont réservés aux consommateurs » sur Spectrum rappelle que les machines dans les bars étaient souvent placées, c’est-à-dire qu’elles ne leur appartenaient pas (Gary Stern définirait d’ailleurs le flipper comme « une machine qui permet de gagner un peu d’argent avec sa recette mais qui sert surtout à faire boire la clientèle »).

Pour trouver un Kung-Fu Master moins près du lycée de sa fille, le personnage de J. Birkin rentre d’abord dans un bar que je pense avoir localisé au coin de la rue Houdon et du 16 boulevard Clichy (dans l’annuaire des rues de 1978, le café s’appelait Au Soleil levant), à 400 mètres de la salle dont vous aimeriez arrêter d’entendre parler :

S’y trouvent 2 flippers dont un Pro-Football (1973, Gottlieb) et trois bornes (pour le jeu de la Karateco, je pose mon joker). Impossible de savoir si la borne Super Breakout (Atari Europe) contient bien le jeu annoncé (une ombre en bas évoquerait l’installation d’un stick ou d’un bouton qui n’était pas d’origine) mais la borne Jeutel à gauche fait tourner un Pengo (1982, Sega). Le café voisinait encore en 1988 avec une salle de jeux dont le célèbre article de Tilt n°1 (« Arcade service compris ») parlait en 1981, une « salle assez vétuste et peu équipée en nouveautés » (elle était déjà là en 1978, déjà sous le nom de « Pigalle Amusements »).

De la salle suivante, on ne voit qu’une partie de l’intérieur. Les tenues de Birkin et de sa fille sont identiques (entretemps elles ont fait un crochet dans une boulangerie), et considérant l’absence de temps et de budget pour ce film, on peut croire qu’ils sont toujours proches du boulevard Clichy.

On appréciera le manque de place, les branchements qui pendent du plafond et l’obscurité générale, rien qui n’aurait rebuté un amateur vu la liste des jeux : un Out-run (1986, version upright), Commando (1985, Capcom), Tiger Heli (1985, Toaplan), une borne Pucman (1985, copie servile JEUTEL de vous savez quoi mais on ne voit pas le jeu dedans), Slap Fight (1986, Toaplan/Taito), Xain’d Sleena (1986, Tecnos) et au moins deux bornes hors-champ sur la droite — peut-être le Contra et le Rygar (1986 et 1987) sur les deux bornes Royal Video filmées ensuite.

Concernant les flippers, depuis l’extrême-gauche, un Super Orbit (1983), Time Line (1980), The Amazing Spiderman (1980), Force II (1981, « un flip [pas] recherché, et même franchement boudé, car vraiment pas beau ») et Panthera (1980), tous par Gottlieb. 

Aussi partiel que soit mon inventaire, on repère quand même des modèles économiques très différents selon les types de machines : les 9 flippers sont beaucoup plus anciens (sortie médiane en 1980) que les jeux visibles (sortie médiane en 1986, année moyenne à 1985), ce qu’avait déjà relevé Véronique Charreyron en 1986 (Tilt n°33) :

« les billards électroniques sont indémodables, il est toujours possible d’en tirer quelque chose. « Il arrive que des reproductions d’anciens flippers soient de grands succès ». « Fast draw » sorti en 1969 se métamorphose en « Amazon hunt » en 1983. Hit. Les chouchous des spécialistes ne sont pas de toute première jeunesse : « High ball » de chez Bally date de 1981, « Pinball pool » de 1978… »

Nous voilà ensuite au 88 boulevard Rochechouart (autre jour de tournage, autre saison — ou jour plus chaud, Birkin, sans sa fille, est habillée plus légèrement).

Si la borne RoadBlasters (1987) fait de l’œil à tous les passants, le reste est moins chatoyant : une borne dédiée Punch-Out !! qui prend de l’âge (1983), un jeu de tir affreux dans une borne affreuse (Colt, une copie pirate de NY Captor sorti un an avant, en 1985), une borne Pacman (qui pourrait être une Midway de 1980, mais comment savoir avec la contrefaçon et/ou la production sur place des meubles), une Astro Wars (1979 !) et deux bornes plus petites tout juste visibles. Les jeux contenus ne sont pas visibles.

La borne Roadblasters est certes magnifique mais, entourée d’antiquités, c’est comme si elle avait épuisé la bonne volonté et la trésorerie de l’exploitant. La concentration de ces vestiges est étonnante dans une période où le marché ralentit (depuis 1985 d’après Pierre Tel) et où les salles ferment les unes après les autres (d’après un article dans Tilt n°33, elles ne sont plus qu’une quinzaine en 1986), comme si on ne cherchait qu’une clientèle d’habitués, peut-être à l’image du soixantenaire qui rentre claudiquant dans la salle. (Non vous ne me ferez pas dire que certaines de ces bornes basculaient en jeux d’argent pour rendre l’endroit plus rentable, rien ne permet de le savoir.)

Une dernière salle dont on ne voit qu’un champ/contre-champ proposait de gauche à droite l’extrémité rouge du siège d’une WEC Le Mans 24 (1986, Konami), une borne dédiée Kick and Run (1986, Taito), un Out-run en borne Taikan et de nouveau Slap Fight, dans une borne René Pierre (si le montage respecte la chronologie des rushes, il y avait également un Bomb Jack de 1984 dans une borne Jeutel). Derrière Slap Fight on repère un flipper Pin-Bot (1986, Williams) — et peut-être un Fire (août 1987, Williams), mais je n’y mettrais pas ma main à couper.

Le plus intéressant est peut-être le distributeur de préservatifs à côté de la caisse, que Varda filme longuement (elle voulait alors alerter sur les dangers du sida, dont on parlait peu en France). Or, d’après l’Histoire des jeux vidéo en France (p.84) :

En 1981, Karateco France implante une usine de fabrication de jeux vidéo et de jeux de hasard à Dugny, en Seine-Saint-Denis, afin de contrer le coût grandissant des importations. Elle emploie alors 500 personnes. La production dure pendant deux années avant d’être délocalisée à l’étranger lorsque les machines à sous et assimilés sont interdits par la législation française. L’usine continue cependant son activité jusqu’en 1987, fabriquant les premiers distributeurs de préservatifs ainsi que de plus classiques distributeurs de pistaches.

Il ne serait pas improbable que le distributeur soit donc produit par Karateco, une borne du constructeur étant visible dans la salle.

Le Trianon ensuite (nouveau jour de tournage, Lou Douillon est de retour, les tenues sont changées). 

On retrouve Kung-fu Master dans une borne à la même décoration footballistique que celle du premier bar, ainsi qu’un jeu Karate Champ (1984, Technos) dans une borne Dig Dug (1982).

On appréciera le choix tout à fait opportun des jeux pour un cinéma « karaté » ; les deux flippers (1980, Bally) le sont avec moins d’à propos (SKATEBALL et Rolling Stones, qui vaut une petite fortune aujourd’hui). 

La borne Kung-fu Master est plus étonnante qu’il n’y paraît. Comme on peut le lire au dos de la caisse, il s’agit d’une borne Jeutel, dont le haut de la décoration footballistique d’origine (« ESPAÑA 1982, ALLEZ FRANCE ») a été décollée et la partie droite arrachée, exactement de la même manière que celle du bar au début du film.

Par ailleurs, comme la première, elle arbore un marquee et un panel SVT/Sovitec**. Bref il s’agit de la même borne, mélangeant bizarrement des éléments d’entreprises concurrentes (Un grand merci à Fiend41 et Mario25 du forum Gamoover). 

Elle a tout de même subi quelques modifications d’un endroit à l’autre : les autocollants JEUTEL du ciel d’écran ne sont plus là au Trianon (il reste la partie gauche, désormais collée à la verticale — elle était collée correctement dans le bar, à l’horizontale), ce qui laisse entrevoir l’illustration d’origine en dessous (source) :

En bref la même borne à deux endroits.

J’ai envie de croire que la borne se trouvait à l’origine dans le premier bar du film, qui serait également celui où le fils d’Agnès Varda allait jouer après les cours. C’est du moins ce qu’elle semblait dire lors d’une présentation :

« C’était l’époque, enfin ça n’a pas changé, où les enfants se précipitaient dans les cafés. Il y avait ces jeux où il fallait, des comment ça s’appelait, pinball… pin machine… et Mathieu mon fils était assez vissé à ça. À côté du lycée, il avait tendance à aller au café et il était passionné parce que c’était un jeu très difficile, très difficile… On l’a loué un peu pour le tournage et l’équipe avait du mal à jouer donc…»

Évidemment, comme elle cherche le mot flipper qui ne lui vient qu’en anglais, on ne peut être sûr de rien. 

Par contre, le hasard qui aurait fait que la même borne se trouve ensuite au Trianon parait incroyable. On peut imaginer que l’équipe de production a dans un deuxième temps contacté le placier pour louer la borne et réaliser les vues au Trianon qui, parce qu’il était un cinéma, a pu faciliter le tournage. Entretemps les autocollants qui s’enlevaient déjà dans le bar ont été retirés en grande partie, par un client, le placier ou l’équipe de tournage. 

Retournons maintenant sur nos pas, au n°88. Je m’imagine au niveau de cette salle d’arcade que j’ai tant cherchée, toisant les bornes visibles depuis la rue : comme tout machin Nintendo Punch-Out !! m’aurait probablement paru trop cher et vieillot, Roadblasters aurait pâli de la concurrence d’Outrun

J’aurais probablement repris ma route, gardant mes pièces pour une salle mieux garnie. 

(« Tout ça pour ça ?! », entend-on dans l’assistance.)

 

* les calculs sont réalisés sur tous les jeux/flips identifiés dans le film, soit 10 flippers et 17 jeux.

** Sur le panel, on devine même un numéro de téléphone qui correspond pour ce qui est déchiffrable avec celui récupéré dans l’annuaire par rubrique de 1987 : « Sovitec Construction-vente, 30 bd Victor Hugo, St-Ouen, (1) 42 51 84 40 ». 

À propos, vous ai-je dit que j’ai eu la quasi confirmation que l’entreprise était bien encore la SEDA au moment du tournage ? Elle existait toujours à la même adresse au moment de la parution de l’annuaire des pages jaunes en 1987. Malheureusement la rubrique 114 (« appareils automatiques ») n’existait plus sous ce nom l’année suivante, ce qui aurait permis de s’assurer que le local n’ait pas changé de propriétaire entre le début de l’année et le tournage. Or l’entreprise ne se trouvait pas dans les rubriques apparentées dont on m’a fait la copie. Je ne sais pas vous, moi je tenterai de survivre avec ce léger doute.