« Il n’y avait presque pas de livres sur Che Guevara à Osaka en 1987. J’ai dû aller à une des plus grandes librairies d’Osaka pour enfin trouver trois livres sur sa vie. On manquait aussi de documentation sur Cuba à ce moment, mais j’ai déniché quelques pages à propos du pays et ses rues dans un magazine pour hommes. C’est bien après que je me suis dit que j’aurais mieux fait d’aller chez des bouquinistes en quête de livres publiés dans les années 60 et épuisés depuis. »

— Hiroko Yokoyama, Retro Gamer 187.

« Nous n’avions pas la moindre documentation sur Che Guevara à l’époque. Il y avait un seul livre traduit en japonais, La Guerre de guérilla, alors je pense que ce [qu’Eikichi Kawasaki, le président de SNK] en savait provenait de là, ou d’un livre du genre. […] Il y avait un film sur lui aussi, mais il n’était pas sorti au Japon*. Croyez-le ou pas, il a été question de nous envoyer à Cuba comme nous ne trouvions rien par nous-mêmes. (Rires) Nous étions totalement démunis, nous avons même contacté l’ambassade cubaine. »

— Kenji Obata, à lire chez shmuplations (passionnant).

La synchronicité et la sortie de SNK 40th Anniversary Collection ont voulu que je lise coup sur coup ces deux anecdotes sur le jeu d’arcade Guevara (SNK, 1987).

Leur confrontation est intéressante à plus d’un titre : elle révèle d’abord la grande médiocrité de cette équipe en terme de recherche documentaire (la bibliothèque municipale d’Osaka propose toujours aujourd’hui une huitaine de livres sur Che Guevara publiés avant 70 - sans parler de ceux sur Cuba).

La légère incohérence des anecdotes (trouvait-on un livre sur Che Guevara ou bien trois ?) met aussi en valeur les limites des entretiens avec des développeurs et, plus globalement, des « histoires orales » qui fleurissent ici ou là, dès lors qu’il n’est pas possible de résoudre ensuite leurs contradictions.

Le plus étonnant est cependant l’ignorance impressionnante des développeurs face à une figure emblématique des années 60, au point que son nom même n’évoque rien à Obata :

« J’avais des croquis préparatoires et même terminé un planning mais quand j’ai présenté le projet [sur un nouveau jeu de guerre], le président [de SNK] n’a pas même jeté un œil dessus et il m’a demandé : “hé, tu sais qui est Che Guevara ?” J’ai répondu qui ça  ?, et il m’a dit : “il a fait plusieurs guerres il y a longtemps, pourquoi ne ferais-tu pas des recherches sur lui ?”. »

Les développeurs ne sont néanmoins pas seuls en cause : le journaliste qui interroge Kenji Obata en 2001 n’apparaît pas plus au courant (si Eikichi Kawasaki, patron de SNK, connaissait Guevara, c’est peut-être qu’il s’intéressait au sujet, fait-il l’hypothèse à Obata, comme si le révolutionnaire n’appartenait pas à ce qu’on pourrait appeler la culture générale du 20ème siècle ).

Quoi qu’en pense le journaliste en tout cas, il n’est pas nécessaire de se demander si Kawasaki était gauchiste ou passionné par la guerre froide. En effet il s’agit plus probablement d’une simple question de générations : Kawasaki est né en 1944, Kenji Obata en 1960, et, avec ces 26 années, c’est toute une éducation géopolitique qui les sépare.

Serait-ce la faute de ces manuels d’histoire japonais qui font polémique depuis si longtemps ? Je gage que non, faisant confiance à l’introduction d’un article qui avance que ces « manuels révisionnistes [ne sont], jusqu’ici, jamais véritablement entrés dans les salles de classe » (confirmation en 2020 à la mise en ligne de l’article complet). Par ailleurs, les frictions s’opèrent plutôt sur la « présentation de la Guerre du Pacifique » et sur la responsabilité du Japon impérialiste (Arnaud Nanta, « le débat sur l’enseignement de l’histoire au Japon », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2007), pas sur un épisode de la guerre froide.

L’école est d’ailleurs d’autant moins responsable que, chez nous non plus, la figure de Che Guevara n’apparaît pas dans les programmes. On apprend plutôt à le connaître par le truchement d’un t-shirt ou d’un écusson sur le sac d’un copain. Est-ce cela qui a manqué à la génération d’Obata et d’Hiroko Yokohama** ?

On sait peu de choses de la vie d’Eikichi Kawasaki avant qu’il ne crée SNK, sinon qu’il a pratiqué la boxe. On peut imaginer qu’il était, à 24 ans, légèrement trop vieux pour participer au soulèvement universitaire de l’année 1968 (bien que l’histoire récente prouve tout ce que l’art de la boxe peut apporter en cas de soulèvement populaire). Nul besoin cependant, à l’époque, d’appartenir à un comité d’action étudiant (zenkyōtō) ou au Parti Communiste japonais pour entendre parler de Guevara.

Pour peu que le jeune boxeur lise des mangas (et la cultissime série de boxe Ashita no Joe notamment), il baignait dans un contexte politique largement de gauche, en tout cas fortement polarisé, ne serait-ce que par l’effervescence provoquée par les négociations entre les Etats-Unis et le Japon en vue du « traité de coopération mutuelle et de sécurité » (1970).

Yu Takita, affrontements entre police et zenkyōtō dans la très mal nommée édition française Histoires singulières du quartier de Terajima (2006, 1970 pour l’original).

Les liens entre activisme de gauche et mangas sont en effet nombreux à l’époque, que l’on parle de ces « étudiants en révolte à la fin des années 70, qui vont même aller jusqu’à emprunter [au manga Kamui-Den de Sanpei Shirato] le nom qu’ils donneront à l’une des “brigades” de l’université de Waseda à Tokyo durant les émeutes de 1967-1969 » ou de Tamiya Takamaro de la Faction Armée Rouge concluant sa revendication du détournement de l’avion Yodogo d’un vibrant « Nous sommes Ashita no Joe » (c’est encore sur la biographie de l’authentique compte twitter des rescapés du groupe terroriste). En 2003, Shiomi Takaya, le fondateur de la Faction Armée rouge, confirmait d’ailleurs qu’ils « lis[aient] beaucoup de mangas dans leur groupe » : « nous adorions Shōnen Magazine, Shōnen Sunday, Carnets secrets des ninjas de Sanpei Shirato, et Ashita no Joe. » (Eiji Oguma, Japan’s 1968: A Collective Reaction to Rapid Economic Growth in an Age of Turmoil).

Comme je l’ai déjà dit cependant, on peut faire l’économie d’imaginer un Eikichi Kawasaki de gauche. Caractéristique de l’époque et d’un pays défait en reconstruction (perdre sa place sur l’échiquier mondial doit produire une forme d’angoisse qui mène à savoir où se positionner), le Japon semble témoigner d’une ouverture sur le monde remarquable. Un exemple pour mille, le moindre épisode de Golgo 13 (dans lequel l’auteur ne manifeste aucun penchant social) démontre une connaissance très fine de la géopolitique d’alors - bien plus complexe que celle d’un 007 par exemple.

 

Comment expliquer maintenant que la jeune équipe de développeurs chez SNK ne connaisse plus Ernesto Guevara ? Les mangas et la culture populaire ont peut-être leur part, et ce d’autant plus qu’ils sont une source d’inspiration continuelle des développeurs (à la fois parce qu’ils en sont lecteurs et parce qu’ils visent la même cible). D’ailleurs, à en croire Eiji Otsuka (Unlucky Yougmen, Mishima) interrogé par Bodoi,

« Depuis les années 1970 jusqu’à maintenant, il y a eu un vrai changement. À cette période, on trouvait beaucoup de mangas engagés, politiques, sociaux et les auteurs abordaient des thématiques très personnelles. Je me rappelle que je lisais ces titres quand j’étais en 6e année de primaire, par exemple. Il faut comprendre que ces mangas étaient plutôt orientés vers les étudiants d’université et consorts, mais comme cela s’appelait du “shōnen manga”, les jeunes d’une dizaine d’années en lisaient aussi. C’était de la contre-culture. Avec le virage plus commercial des mangas actuels, on constate clairement que cette contre-culture est en train de diminuer au Japon. »

Ainsi, si la jeunesse turbulente de la fin des années 60 avait Shōnen Magazine et Ashita no Joe comme bréviaires, ce n’est plus le cas de celle de la fin des années 70 qui a basculé chez Shōnen Jump, lequel proposait d’ailleurs son propre manga de boxe, Ring ni Kakero.

Ring ni Kakero vol.8 p.123, prépublication courant 1978.

D’une série à l’autre, le discours a bien changé : le manga de Masami Kurumada (Saint Seiya) accumule les stéréotypes nationalistes (l’équipe allemande arbore évidemment uniforme et croix nazie - ce qui n’empêchera pas Skorpion de vite devenir un allié fidèle du héros) voire carrément racistes. On est bien loin de l’Internationale du genre humain - il faudrait d’ailleurs nuancer Eiji Otsuka, puisque ce manga (ajoutons ceux d’Akira Miyashita, dans le même magazine) s’avère tout aussi engagé que les œuvres de ses aînés : ces bédés sont simplement de droite (au minimum) quand les premières étaient plutôt de gauche***.

Dans ces conditions, on comprend mieux que de jeunes développeurs abreuvés aux mangas ou aux anime ne sachent plus rien de Che Guevara. Quelles que soient ses intentions, on peut donc remercier Eichi Kawasaki d’avoir forcé une de ses équipes à potasser un peu, qui plus est dans une ludothèque et un genre qui font la part belle au point de vue américain (sur le run and gun et son discours de propagande, on peut relire ce papier que j’avais commis).

Vu l’ambiance de guerre commerciale entre le Japon et les USA dans les années 80 (selon Obata toujours, « à cette époque, l’industrie japonaise du jeu partageait le même objectif, “écraser l’Amérique !”. Nous voulions resserrer notre étau autour du marché américain du jeu. »), lire un manuel destiné entre autres à combattre l’impérialisme américain n’a de toute façon pas pu être en pure perte.

On pourra se demander ce qu’il en est des générations d’aujourd’hui. Ironie des choses, un autre grand manga de boxe dans le « même » Weekly Shōnen Magazine qui prépubliait auparavant Ashita no Joe, Hajime no Ippo, mettait récemment en scène le combat d’Ippo contre un Guevara, un autre. Voilà qui préservera au moins la mémoire de ce nom chez le lectorat adolescent contemporain.

 

 

 

 

* En fait trois longs métrages existent sur Che Guevara à la date du développement du jeu : El Che Guevara, un film de Paolo Heusch avec Francisco Rabal dans le rôle titre en 1968 (peut-être sorti en 69 au Japon), Che!, film américain avec Omar Sharif qui renommé Guevara! aurait connu une sortie en salle en juillet 1969 au Japon et aurait même été diffusé le lundi 27 décembre 1971 à la télévision dans l’émission Getsuyô Road Show. Un documentaire, Mon Fils le Che, un portrait de famille par Don Ernesto Guevara, réalisé en 1985 n’a lui pas connu de diffusion au Japon. Obata pensait-il à celui-là ?

** Hiroko Yokoyama est revenue sur le devant de la scène cet été quand elle a dénoncé la discrimination dont les employées de SNK étaient victimes au passage à la 3D (ce qui fait également nuancer le coup de chapeau au boss de SNK formulé plus haut)  : persuadé que les femmes se mariaient puis partaient, ou donnaient vie puis travaillaient moins, Kawasaki a refusé de les former au bénéfice de bonhommes - qui n’ont pas manqué de démissionner quand même (thread de Brandon Sheffield). Le même Sheffield indique que 1987 était sa première année chez SNK, ce qui permet plus ou moins d’imaginer qu’elle est plus jeune d’Obata de 5 ou 6 ans.

*** Si le sujet vous intéresse, je ne peux que vous conseiller la lecture des Fantômes des mouvements zenkyôtô dans la culture otaku (Japon Pluriel 11) de Julien Bouvard (version pdf). Outre que le chercheur montre comment quelques activistes de gauche se sont recyclés dans le manga, il termine également sur une citation éclairant cet « apolitisme de droite » (l’expression est de moi) que l’on peut déceler à la fois dans le discours et un désintérêt proclamé pour le politique (lire à ce propos la réaction des fondateurs de ce qui sera Gainax à la polémique née de leur parodie de sentai) en 1982 :

« Kitada Akihiro résume l’esprit de cette époque en affirmant qu’un nouveau positionnement opposé aux grandes réflexions sur le monde des années 1960 apparaît dans les années 1980 et qu’il nomme une « non-réflexion subversive » qu’il associe à l’ironie de la société de consommation. »

Julien Bouvard à propos de Warau nihon no « nationalism » [le « nationalisme » cynique du Japon], 2005.

La photographie utilisée par SNK pour le flyer du jeu d’arcade et que l’on retrouve dans le jeu est de Michael Nicholson pour l’agence Corbis. Sans date, elle paraît prise en février 1964 à la Havane, d’autres clichés par Elliott Erwitt (à droite) présentant un Che micro (?) autour du cou. Toutes semblent datées de son entretien avec Lisa Howard.

Traduction de Ring ni kakero par la team Anime-Heart. Merci à eux. Ce papier est dédicacé à Youloute, à qui j’ai essayé de sous-traiter une partie des recherches. ;)