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En ancien combattant de la ligue de défense des mangasses (cohorte Giscard), je me souviens bien des éléments de langage prêts à désamorcer la moindre svatiska passant devant des yeux moins inféodés que les miens : le recours à la symbolique hindoue et bouddhiste suffisait en général pour enfumer les conversations, et dans les moments désespérés, la cardass brillante « c’est une autre culture, une autre histoire » était très efficace (Capcom USA a utilisé la même à l’époque, à propos de l’introduction de Street Fighter II).

En y repensant, c’était un argumentaire assez contre-productif, puisqu’il présentait les Japonais comme des gens trop ignorants ou innocents pour voir le mal à habiller leurs icônes d’un uniforme nazi. Bref, on ressuscitait de bonne foi le mythe du bon sauvage.

Par ailleurs, si cet argument avait la moindre vérité, les Japonais étaient alors coupables de boulotter dans la marmite de la Seconde Guerre Mondiale les morceaux les plus appétissants en négligeant scrupuleusement les os, à l’image du jeu Under Defeat (Grev, 2001 - source) :

Si je ne vous confirmerai pas que Under Defeat se déroule bien durant la Seconde Guerre Mondiale [rires], vous avez bien relevé que les noms des appareils jouables, comme ceux des véhicules ennemis, se référaient à la même thématique. […] Pour être franc, les développeurs ont gorgé le jeu des choses qu’ils aimaient, tout simplement, il exprime donc largement leurs goûts. […]

Nintendo lui-même semble touché par ce tropisme quand il propose à l’achat dans Steel Diver Sub Wars « cinq vaisseaux supplémentaires inspirés des sous-marins importants de l’histoire : le sous-marin allemand U-Boot de type VII, le HMS X1 britannique [seul sous-marin antérieur à la 2e Guerre], le Sen Toku I-400 japonais, le sous-marin américain de classe Gato et le Surcouf français ».


4 des sous-marins DLC de Steel Diver Sub Wars

Cette fascination ne manque pas de laisser circonspect quand elle aboutit, dans les deux premiers épisodes de la série 194X, à piloter un avion américain luttant contre la flotte japonaise. Il serait tentant d’y voir l’illustration d’un malaise face aux Etats-Unis et au rôle du Japon dans cette guerre :

L’élite japonaise n’a pas admis, au fond d’elle-même, sa défaite de 1945 et sa soumission à l’Amérique. La quadrature du cercle consiste en ce qu’elle ne peut pas se débarrasser de l’Amérique, qui lui offre son parapluie militaire après avoir sauvé son système impérial – la personne Hirohito exonérée de tout jugement et de toutes responsabilités dans la guerre de Quinze Ans – et l’institution impériale tant symbolique que pratique [Postel-Vinay, 1996]. De cela, la droite nationaliste et l’extrême droite japonaises sont redevables à l’occupant américain, non sans schizophrénie car la nature et le rôle de l’ennemi de la veille devenu l’allié du jour ne sont pas complètement oubliés.

La schizophrénie qui en découle en recoupe une autre qui concerne la responsabilité japonaise dans la guerre. Cette question heurte non seulement les élites mais aussi le peuple qui, sauf exception, ne s’en est pas emparé frontalement et qui, surtout, n’y a pas été encouragé par ses propres dirigeants, bien au contraire.

Philippe Pelletier « Le chien et l’éléphant. Le Japon au miroir de la Chine », Hérodote 150.

Non seulement le souvenir de la guerre est donc maintenu très vivant, mais, au sens fort, il ne passe pas : d’une certaine manière, c’est comme si elle n’était pas terminée, à l’image de ces soldats qui refuseront de croire des dizaines d’années à la reddition de leur pays (le dernier d’entre eux, Hirō Onoda, est mort en janvier).

Ainsi, dans Under Defeat, le combat continue entre une armée anglophone et une autre allemande bien après 45 (un mauvais esprit dirait que ce désir de poursuivre un ancien conflit vient sans doute du fait que le droit moral et constitutionnel d’en entamer un nouveau n’existe plus), tandis que dans The Sky Crawlers : Innocent Aces (série transmédia qui a fait un looping commercial sur Wii en 2010), deux compagnies aériennes privées scarifient l’espace aérien européen à grand renfort de pilotes japonais (sur l’univers alternatif du jeu, voir cet article).

Tout est bon pour faire l’économie du bilan et replacer l’Axe dans la cour des grandes nations : génocide contre des insectes géants dans Bugs vs. Tanks (3DS, 2013), ou nouvelle armée attaquant les anciens ennemis, obligeant Américains et Japonais à s’unir pour la repousser (19XX et Strikers 1945).


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Au bout de l’excellent 19XX justement, sous-titré « war against destiny », le joueur sauvera la planète de deux missiles à la puissance jamais vue. Dans la veine schizophrénique propre à la série (beaucoup des machines de guerre ennemies portent un nom japonais), le destin qu’il s’agit de combattre est assez évident : difficile de ne pas penser aux deux bombes nucléaires qui ont justifié la capitulation et entraîné la disparition du Japon impérialiste.


Fin de 19XX (Capcom, 1995), source : vgmuseum.

Ces mêmes deux bombes qui, parce qu’elles ont fait subir à une population en majorité civile un martyre d’un nouveau genre, ont permis au Japon d’amoindrir la honte de la défaite en se faisant le champion de la paix et du plus jamais ça :

Les bombardements nucléaires de Hiroshima et de Nagasaki en août 1945 entraînent un renversement paradoxal. Le peuple japonais passe ainsi d’un statut de victimizer (kagaisha), de « faiseur de victimes » en Asie à celui de « victime » (higaisha), de surcroît non seulement sur la scène asiatique, mais planétaire. Que les hibakusha, les irradiés, n’aient été vraiment soignés et indemnisés que bien après, qu’ils soient eux-mêmes victimes d’une discrimination comme nouveaux pestiférés, cela n’est pas incompatible avec un tel retournement, véritable prise de jûdô de la culpabilité japonaise contemporaine.

Philippe Pelletier « Le chien et l’éléphant. Le Japon au miroir de la Chine », Hérodote 150.

Ce jeu de masques, du bourreau à la victime, s’opère également du côté américain, l’armée d’occupation devenant garante de la souveraineté nationale face aux trois voisins communistes (Chine, Corée du Nord mais surtout URSS). Le jeu de Capcom U.S. Navy (Carrier Air Wing sur la marché occidental) illustrait encore en 1990 la situation telle qu’elle pouvait être perçue par des Japonais : envahi par l’Empire moyen-oriental Rabu (prononcer « rabe »…), la défense du Japon repose sur trois pilotes américains, aux commandes d’appareils qui le sont tout autant (F-14 Tomcat, F/A-18 Hornet et A-6 Intruder).


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On prendrait peu de risques à dire que le scénario d’un jeu comme U.S. Navy ne viendrait à l’idée d’aucun Japonais aujourd’hui. Depuis la fin de la Guerre froide, le judoka a pris de l’embonpoint et le kimono pacifiste gêne aux entournures, notamment dans les rangs politiques : le gouvernement japonais n’exprime plus depuis des années la moindre velléité d’évaluation objective des agissements de son armée et de son administration durant la guerre, et porte la responsabilité d’une bonne moitié des crises diplomatiques récentes avec ses anciennes victimes.

zero_05.jpg« Abe ranime les horreurs de l’unité 731 », Japon/Corée/Chine, œil pour œil troll pour troll.

Cependant, pour qui n’est pas politicien, l’article 9 de la constitution pacifiste comme l’opinion publique, antimilitariste dans sa majorité, empêchent encore de proclamer trop ouvertement la nostalgie de l’époque où le pays cornaquait l’Asie de Sakhaline aux Philippines. 

Cette nostalgie d’un Empire national, qui ne peut pas se dire trop ouvertement, devrait alors s’exprimer indirectement, et on peut se demander si le fétichisme autour de l’armement allemand ou de l’uniforme nazie, généralisé dans la pop culture japonaise, n’en est pas un des canaux privilégiés.


Brocken (World Heroes - source de l’image et des plagiats), Wilhelmine Muller (Under Defeat).

Comme prosélytes du mangasse on touchait peut-être juste : quand un jeu, un anime ou un manga habillent un personnage à la mode Waffen-SS, c’est sans doute effectivement un signe d’ignorance, ou plutôt d’amnésie volontaire. Le Japon a en effet de très bonnes raisons de négliger jusqu’à un certain point les exactions de son ancien allié : être intransigeant sur les crimes de l’Allemagne nazie risquerait d’imposer la même intransigeance sur sa propre conduite au même moment. 

Par ailleurs, réduit à son avance technologique et militaire, à sa rigueur psychologique, l’allié d’hier peut servir de métonymie pour évoquer le Japon lui-même : durant la Seconde Guerre, l’Allemagne était le Japon de l’Europe, et le Japon l’Allemagne de l’Asie. Vanter la machinerie allemande, glorifier leur armée, ce serait alors flatter indirectement la grandeur japonaise. Ce transfert permettrait en outre de contourner l’injonction au pacifisme inscrite dans la constitution de 1946. 

Ceci dit, on trouve également un fétichisme équivalent à propos des anciennes machines de guerre japonaises. Son plus illustre exemple dans la pop-culture, en même temps que le plus ancien, est sans doute Space Battleship Yamato, fleuron de la flotte impériale entre 1940 et 1945.


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Plus proches de nous, beaucoup de shooting games ont recyclé de la même manière Zero (Strikers 1945, Aero Fighters 3), Shinden (19XX, Blast Wind, Strikers 1945), Reppu (Blast Wind) ou Hayate (Blast Wind, Strikers 1945 II), n’en gardant parfois que les noms (Blast Wind) ou les silhouettes (Battle Garegga, Sky Crawlers ou Akai Katana - ci-dessous).


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Qui par exemple avait en Occident conscience que le jeu Raiden devait son titre au Mitsubishi 2JM Raiden, en service de 1942 à 1945 ? Les joueurs japonais le savaient-ils d’ailleurs tous ?

Quoi qu’il en soit, actuellement, les connaissances en matière d’armement du public des séries (cross-media pour beaucoup d’entre elles) comme Girls und Panzer, Strike Witches, Arpeggio of Blue Steel et surtout Kantai Collection (entre autres choses, jeu free to play sur mobile, et bientôt sur PS Vita), doivent rivaliser avec celles de leurs arrières-grands-parents élevés par la propagande.


zero_22.jpgKantai Collection, dessinateur : custom.

L’application avec laquelle Hayao Miyazaki répète dans « Le Vent se lève » et « Porco Rosso » qu’un avion de guerre est un objet peut-être magnifique mais également une terrible arme de mort est dans ce contexte absolument remarquable : cette nuance n’apparaît pas dans les séries citées plus haut, une armée de jeunes filles en marinière s’appliquant à la faire oublier à grand renfort de petites culottes (exemple avec Girls und Panzer Girls ci-dessous).


Girls und Panzer ; anime, manga, jeu vidéo sur Vita en juin

Difficile d’ailleurs de ne pas relier le succès incroyable de Kantai Collection (KanColle), vaste apologie de la marine militaire japonaise, et les ballons-sondes envoyés par le gouvernement de Shinzo Abe, qui brûle de récrire la constitution pacifiste.


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Le Japon est en pleine remise en question de son positionnement géopolitique, remise en question à laquelle KanColle participe en même temps qu’il en témoigne : si cet éloge de l’armement rencontre tant de succès, c’est qu’il répond à une certaine attente du public, tout en disposant ce même public (peut-être d’abord attiré par les minijupes) à accueillir plus sereinement les orientations va-t-en-guerre du faucon Abe.

Il faut cependant préciser que ce que regrettent les partisans de la révision constitutionnelle n’est pas tant une armée que son prestige (bon, et le droit à l’initiative offensive peut-être, même si ce serait idiot) : « le peuple japonais renonce à jamais à la guerre », ne maintiendra jamais de « forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre » dixit l’article 9, ce qui n’empêche pas ses « forces d’autodéfense » de constituer « la cinquième ou sixième armée du monde avec un budget de 48 milliards de dollars environ et 240 000 hommes, du même niveau que l’Allemagne ». Il est également « devenu quasiment autosuffisant en matières d’armements […] son taux d’équipement en matériels nationaux [oscillant] entre 85 et 95% [depuis 1966]. »* La constitution a été à ce point contournée qu’on en vient même à se demander pourquoi il faudrait la modifier :

Le Japon s’est interdit d’être un exportateur d’armes - pour des raisons liées au « pacifisme constitutionnel » […] mais la frontière entre matériels civils et militaires devenant de plus en plus floue, les limitations politiques sur la production et l’exportation d’équipements perdent toute consistance. Par exemple, les bombes à haute précision utilisées par l’US Air Force pendant la guerre du Vietnam étaient guidées par des caméras TV fabriquées et vendues par la firme Sony. Les flux innovateurs s’effectuant du civil au militaire, le Japon est parvenu, de manière apparemment fortuite, à une maîtrise complète de savoirs faires [sic] proprement militaires.

David Cumin, Jean-Paul Jouber, Le Japon : Puissance nucléaire ?, 2003,
ainsi que les trois citations suivies d’une astérisque.

Actuellement, la seule chose qui freine l’exécutif japonais n’est donc ni la constitution ni la technologie (« la plupart des experts penchent pour un laps de temps de six à dix-huit mois »* pour mettre sur pied « un arsenal [nucléaire] significatif »*) mais bien la population qui a sincèrement intériorisé cette posture pacifiste, qui n’était peut-être jusqu’alors qu’un moyen de sauver la face pour son élite. 

On devra attendre qu’un sociologue japonais se colle à chercher les corrélations entre le succès outrancier de KanColle et la position idéologique des joueurs par rapport à l’article 9. La sociologie spontanée n’ayant pas les mêmes préventions, on risquera qu’il pourrait s’agir d’un cheval de Troie politique extrêmement pernicieux, d’autant que ces séries s’adressent par définition à de jeunes générations et que celles qui ont connu le désastre de la guerre et les dures années de reconstruction auront disparu dans dix ans, ou seront du moins inaudibles dans les couloirs du pouvoir et dans les urnes.

Les jeux qui révisent la Seconde Guerre Mondiale ou qui n’en extraient que des fétiches renforcent-ils un nationalisme militaire qui n’a survécu durant cinquante ans que caché ? Je risquerai un oui, tellement certains jeux (de tir essentiellement, au sens large - shmups, run ‘n’ gun…), cherchant à saisir l’air du temps, semblent servir de caisse de résonance à des discours dominants qu’ils contribuent encore à renforcer (sur ce point, voir le Contra de confiance). 

Maintenant que le Premier ministre Shinzo Abe pense avoir trouvé dans la vente d’armes le deus ex machina qui sauvera l’économie du pays, toutes les démarches qui consistent à rendre kawaii un armement létal deviennent hautement suspectes. 


zero_09.jpgHélicoptère décoré lors d’une présentation de la « 4e escadre anti-tank » basée à Kisarazu. Wakana Kisarazu est un des quatre personnages créés pour la représenter, la jeune fille au premier plan appartenant bien aux forces d’autodéfense - sources : otakumode & crunchyroll.

« Cinquante années n’ont pas été suffisantes au Japon pour parvenir à un consensus sur ce que fut la guerre » disait l’historien australien Gavan McCormack (cité par P. Pelletier dans son article et repris par Rencontre avec X, 1 mars 2013). Les victimes peuvent dès à présent entamer un nouveau deuil : désormais, avec une génération biberonnée à la propagande du kawaii, mille ans n’y suffiraient pas.