Avouons-le. Star du nouveau Wii Sports et prochaine licence juteuse de Nintendo, l’île Wuhu est d’abord un pis-aller : après avoir tué le personnage avec les Miis et la narration entre ses jeux de coaching (Wii Fit, Kawashima…) et ses collections de mini-jeux (Wii Sports encore), il ne restait plus guère que le décor à mettre en valeur chez Nintendo.

On ne peut toutefois pas parler de nouveauté : dans la « tête [de Miyamoto] depuis plus de 10 ans, sous une forme ou une autre », on relève au moins trois prédécesseurs à Wuhu depuis Super Mario Sunshine et son île Delfino sur GameCube (2002). D’ailleurs, à comparer les deux, on peut avoir l’impression d’une simple réorganisation des mêmes éléments :

 
Delfino et Wuhu, deux îles qui pourraient se confondre dans le miroir.

Ce serait toutefois sous-estimer le travail de terraformation des développeurs : dans l’intervalle des deux jeux, ils se sont en effet éloignés de l’île Delfino… pour y revenir dès Wii Fit. Ainsi le prototype de l’île que l’on distinguait lors de la présentation à l’E3 2006 de Wii Motor Sports (finalement recyclée dans Wii Sports Resort, rien ne se perd) n’avait pas encore son tombolo de sable blanc. 


Wii Motor Sports 2006 ; on remarque l’absence du cordon littoral de sable à l’arrière-plan et de cratère au premier.

À peu de choses près, l’île Wuhu est fixée dès Wii Fit (quant à savoir s’il s’agit vraiment de la même, Miyamoto lui-même s’y perd*). Si l’on en croit Zenichi Yamashita (développeur sur Wii Sports Resort depuis 2008) cependant,

la montagne se situe au centre de l’île, mais ce n’était pas le cas au départ. [Ce qui la rapprocherait encore plus de Delfino à propos] Nous avons décidé de mettre le paquet et nous avons créé un grand volcan. Ensuite, nous avons choisi de mettre des ruines derrière.

La remarque de Yamashita sur l’emplacement du massif pose toutefois problème : il était déjà au même endroit sur l’île Wii Fit en 2007 (jeu auquel il n’a pas participé). Fait-il référence au développement de l’île entre Wii Motor Sports en 2006 et la sortie de Wii Fit en décembre 2007 ? (Sachant que les décors étaient encore “provisoires” en juillet 2007.) Ou bien à un autre prototype entre celle-ci et Wuhu en 2009 ?

L’île Wii Fit a déjà un phare surdimensionné, un énorme massif et une ville à l’europénne comme Delfino. Manquent l’hôtel, le volcan, les ruines anciennes, une jetée et le château au bord du lac (image).

Peu importe après tout, les différences entre ces trois îles sont intéressantes en soi. Outre qu’elles sont les témoins successifs de l’élaboration du « concept de l’île », elles révèlent plus visiblement les motifs qui les travaillent (et qui demeurent d’une version à l’autre) : toutes pensées sur le modèle de l’arc insulaire, chaque fois dominées par un volcan (actif !), un géosystème anthropisé jusqu’au moindre brin d’herbe (une île exclusivement destinée au golf, un cèdre qui voisine avec des palmiers, etc.) , les traces d’un système féodal (château, baie du roi Nookie chez Mario) et un isolement plutôt frondeur (autonomie énergétique avec les éoliennes et économique grâce au tourisme, faiblesse des infrastructures de transport international, de fait réservée aux plus riches - une jetée dans Wii Sports Resort, rien dans Wii Fit, un ponton dans Super Mario Sunshine). Bref ces îles reproduisent le Japon en miniature.

Miyamoto attend beaucoup de ce concept de l’île (« des jeux d’aventure, des jeux de rôle, des jeux de simulation urbaine. ») au point de s’empresser « d’en faire une licence ». Le gars aime décidément piller la littérature : après s’être réservé le chapitrage dans les jeux, Shigeru vient juste de s’approprier une figure de rhétorique vieille comme la Grèce : le lieu commun.

Il faut entendre le nom de cette figure dans son sens propre, topographique (« topos » étant d’ailleurs un synomyme de lieu commun) : filant la métaphore du parcours discursif, le lieu commun est un endroit familier sur lequel on emmène l’auditeur pour mieux le persuader (soit pour l’y abandonner, soit pour endormir sa vigilance). Autant dire qu’elle est très mal vue dans une argumentation solide.

Appliqué aux jeux, cela devient pour Miyamoto « un endroit connu de tous et dans lequel il se passe plein de choses. Cela voudrait dire que le joueur connaîtrait déjà la ville par cœur au moment où il achète le jeu d’aventure suivant. Tout le monde pourrait jouer dans un endroit qui leur est familier et qui deviendrait pour eux comme un jardin miniature ». On verra si transposé dans ce média le lieu commun parvient à produire autre chose que de la banalité et de l’ennui chez le joueur lors de ses prochaines apparitions.

Notes

* Shiggy se contredit sur l’identité de l’île Wii Fit et Wuhu entre cette rencontre avec des journalistes à l’E3 2009 (à 18h51 précises) :

Je pense que certains d’entre vous ont remarqué cette île [dans Wii Sports Resort ]. Il s’agit de la même que l’on traversait dans Wii Fit et que l’on retrouvera dans Wii Fit Plus.

et, un mois après, début juillet, dans cet entretien avec son patron déjà abondamment cité :

Iwata : L’île de Wii Sports Resort n’est pas la même que celle de Wii Fit ?
Miyamoto : Elle s’appelle l’île Wuhu, mais l’idée est plus ou moins la même. Nous avons mieux travaillé l’île, nous l’avons transformée en station balnéaire et nous avons fait de ce lieu une sorte de personnage.