tltr: vous allez perdre votre temps.

On sait qu’avant de se tourner vers le secteur de l’amusement puis cofonder le Sega que l’on a connu, adoré et plus ou moins perdu, David Rosen (1930-2025) avait d’abord fait commerce de portraits réalisés au Japon.

(Je dis « on sait », mais a priori il n’existe que deux sources, une conversation téléphonique réalisée avant décembre 1996 par Steven L. Kent, dont il a édité un résumé pour Next Generation n°24 puis qu’il a réemployé pour son livre The Ultimate History of Video Games, et un article d’Eddie Adlum dans le numéro de juillet 1982 de RePlay dont je ne trouve pas le verbatim en ligne.)

Il n’empêche, cette première entreprise de peintures réalisées d’après photo par des artistes japonais puis renvoyées aux Etats-Unis m’intéressait beaucoup. Engagé volontaire dans l’US Air force en 1948/49 et affecté en Asie (Shanghai, Corée, Okinawa et possiblement d’autres villes japonaises), Rosen aurait démarré cette activité avant même sa fin de contrat en 1952, après quoi il retourne à New York, pour faire perdurer son commerce et poursuivre ses études entamées à l’université de Columbia avant son entrée dans l’armée.

Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était la nature de ces portraits ; s’agissait-il de peinture à l’huile ? d’estampes ? En effet, à la même période et parmi cette même communauté de GI et d’expatriés travaillant pour l’armée d’occupation du Japon, on trouvait Oliver Statler et William Harnett qui allaient faire connaître un genre particulier d’estampes, les sōsaku hanga (« impressions créatives ») et parvenir à créer un marché aux États-Unis (et en Suède…), d’abord parmi les collectionneurs et les acheteurs institutionnels mais également au sein de la classe moyenne, en premier lieu le demi-million de militaires en recherche de souvenirs de leur passage dans l’archipel.

Michael Lucken en parlait justement dans les Occupants, dressant par contre un tableau sévère qui conclue à « un art d’une modernité gentille, décoratif et commercial, qui, contrairement à l’ukiyoe au XIXe siècle, n’a exercé aucune influence sur la création contemporaine en Occident et se trouve aujourd’hui largement dévalorisé. » Il semble presque décrire une sorte d’art colon quand il précise que Statler « s’est fixé comme objectif […] d’encourager les artistes japonais à répondre aux demandes de ses clients » (américains, s’entend).

Quoi qu’il en soit, au-delà des coïncidences de lieu et de période, imaginer un lien entre Rosen et estampes, sōsaku hanga en particulier, n’est pas totalement loufoque, à en juger l’estampe de Mokuchū Urushibara qui a trôné dans un de ses bureaux (photographie non datée, fin des années 70 probablement).

Alors certes Urushibara (c.1888-1953) n’a pas appartenu à ce courant ; de fait il ne participait pas aux groupes qui le fédéraient (il vivait et travaillait en France et au Royaume-Uni lors de leur création) mais sa démarche (graver, imprimer lui-même ses propres dessins) et sa proximité avec les artistes européens l’arriment fortement aux principes mêmes du mouvement. Rencontrant pénuries et difficultés d’approvisionnement de matériel, il les côtoiera à partir de 1943 au sein du Nihon Hanga Hōkōkai (Helen Merritt, Modern Japanese Woodblock Prints: The Early Years) et il bénéficiera de l’engouement américain pour le sōsaku hanga (comme d’autres artistes n’y appartenant pas, notamment Kawase Hasui) dans la mesure où lui aussi sera exposé aux États-Unis après la guerre. 

Si vous êtes comme moi, vous bâtissez déjà un lien entre l’acquisition de cette estampe et les contacts établis par Rosen durant sa première entreprise de portraits ou à l’entame de sa deuxième aventure commerciale, en 1954, quand avant de se vouer à l’importation de photomatons, il exportait du Japon « diverses marchandises comme des peintures, des sculptures, des objets artisanaux en bois et fabriquait des petits souvenirs (briquets, pinces à billets) personnalisés au nom de marques américaines » (« The Early History of Sega - Rosen Enterprises », se basant sur le numéro de RePlay déjà mentionné ).   

Il aurait donc été intéressant de savoir si Rosen avait côtoyé de près ou de loin ces défricheurs américains (Statler  en particulier puisque, on va y revenir, ce dernier travaillait comme civil à Tokyo dans un service comptable de l’armée d’occupation). Avait-il perçu seul l’intérêt en soi des œuvres qu’il pouvait voir au Japon ? Avait-il eu vent de l’intérêt naissant que des acheteurs et des collectionneurs américains commençaient à prêter à certaines d’entre elles (et s’il était collectionneur lui-même, depuis quand ?) Et concernant son entreprise de portraits, s’agissait-il seulement, comme il le racontait à Steven Kent, de profiter du chômage généralisé au Japon et de l’abysse de valeur qui séparait le dollar et le yen ?

A l’époque, le Japon d’après-guerre était encore en phase de reconstruction économique et par conséquent il y avait beaucoup de chômage. De nombreux artistes gagnaient leur vie en peignant des portraits basés sur photos. 

Dans un cas comme dans l’autre, je m’étais dit qu’une partie de sa clientèle devait se composer de GI en poste au Japon ou de retour au pays, et que les organes de communication de l’armée, reconnaissants pour l’engagement de Rosen et émus par sa fougue capitaliste, feraient écho aux aventures entrepreneuriales du vingtenaire.

Ni une ni deux, me voilà avec un abonnement d’un mois pour consulter les archives de Stars and Stripes, l’organe officiel des armées d’occupation en Europe et dans le Pacifique. Résultat : absolument rien pour la période qui nous intéresse, sinon un lieutenant-colonel d’infanterie homonyme, stationné en 1954 en Allemagne.

Pour couronner le tout, la publication ne comporte pas de publicités, tout au plus quelques petites annonces où les armes à feu sont vendues moins cher que les appareils photo. C’était de toute façon perdu d’avance, son business d’art japonais était basé à New York, et Photorama, son commerce de photomatons qui va faire le début de sa fortune, visait la population japonaise, pas les expats.

En désespoir de cause, j’ai élargi la recherche à sa période d’engagement pour découvrir, ému et reconnaissant, une mention de lui le 2 mai 1951 :

J’ai dit « de lui » mais le grade de major paraît bien élevé pour un engagé de trois ans qui n’avait que l’équivalent du bac (l’initiale de son second prénom ne correspond pas non plus, H. au lieu de M., d’après un magazine de 1976).

La mention d’un passage en Corée puis le service dans un service administratif et comptable collent pourtant avec le peu que l’on sait de sa période d’engagement (d’après le NY Times, il a été « rédacteur au service radio des Forces Armées mais a également travaillé au bureau financier dans une base militaire* »), mais les décorations reçues évoquent non seulement l’exposition « au feu ennemi […] dans une situation dangereuse durant l’exécution de son action » (la double Bronze star — c’est le sens de la « feuille de chêne ») mais également une blessure en cours d’opération (la Purple Heart), ce qui semble difficilement coller avec l’affectation de notre jeune entrepreneur.

Ne rêvez pas comme moi 48 heures pour rien ; il s’agissait en fait du lieutenant-colonel déjà mentionné qui après avoir combattu sur en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, a « servi en Extrême-Orient après la guerre et a été commandant de bataillon au sein de la 24e division d’infanterie en Corée. » (D’après un document téléversé sur wikimedia, il trempait dans le renseignement et le contre-espionnage.) En 1954 il était devenu « commandant du bataillon de réserve du 351e régiment d’infanterie [puis] réaffecté à la 2e division blindée où il a repris le poste d’inspecteur général qu’il occupait avant de venir à Trieste » l’année d’avant (European Stars and Stripes du 20 mai 1954, p.9).

Bref vous avez perdu votre temps de lecture (je vous avais prévenu), mes questions resteront sans réponse, le mystère demeurera complet.

Et j’ai failli payer un mois supplémentaire à cause du renouvellement automatique de l’abonnement auquel je n’avais pas pris garde.

 

* Ce travail dans un bureau financier n’apparaît pas chez Kent, je n’ai pu m’en assurer pour l’article d’E. Adlum en 82. Le NY Times, ayant été en contact avec la porte-parole de la famille Rosen, a-t-il obtenu des informations de confiance ou confond-il avec notre futur lieutenant-colonel ?

La première photographie a été publiée à l’annonce de sa mort par le compte X de Sega et date d’après la dédicace de septembre 2019, Rosen avait 89 ans. L’estampe du cheval provient de woodblock.com.