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Combien de fois aura-t-il fallu les détruire pour finalement les remarquer ? Pourtant, si je repense aujourd’hui au niveau de Jubei Yamada dans Fatal Fury Special (SNK, 1993), c’est précisément ces brise-vues (tsuitate) que je revois, ceux là-mêmes que l’on détruisait aussi vite que possible, parce que c’était amusant et qu’ils pouvaient camoufler les attaques de l’adversaire.

L’idée qu’ils n’aient pas été réalisés par les graphistes de SNK ne m’était jamais venue à l’époque, mais là résidait sans doute le secret de leur faculté à impressionner la mémoire : les cinq tsuitate sont en fait des agrandissements d’estampes du peintre Kitagawa Utamaro (1753–1806).

En 1993, les jeux de combat liaient encore systématiquement un personnage à un décor (il est vrai que l’un comme l’autre étaient alors peu nombreux). Comme un démenti féroce de la doxa libérale qui, à coups de village global, valorisation de la mobilité et d’individu hyper-connecté, tend à briser la relation entre un individu et son milieu, les décors de Fatal Fury étaient des à-côtés essentiels pour saisir la psychologie des combattants : hors de chez lui, Jubei Yamada n’est qu’un petit vieux, pervers et gourmand. Chez lui, à Kumamoto, il se révèle esthète et angoissé.

Ces deux tsuitate sont tirés de la série « Présentation des plus grandes beautés de notre temps » (Tōji zensei bijin zoroe), publiée en 1794. Le temps aura conservé les noms des deux modèles, qu’Utamaro a souvent représentées : Hanamurasaki à gauche, Komurasaki à droite. Toutes deux étaient des courtisanes de haut rang de la maison Tamaya Sansaburô, une maison close (« vertes ») parmi les plus renommées du Yoshiwara, le quartier réservé aux plaisirs de l’ancienne ville d’Edo.

Deux autres reproductions proviennent de la série « Dix classes de physionomies féminines » (vers 1792). On sort cette fois-ci du Yoshiwara. Les tissus sont moins ostensibles, le obi (la ceinture de tissu) noué à l’arrière et la coiffure moins sophistiquée. Pour Francesco Morena, à regarder sa coiffe et son parasol, celle de gauche faisait sans doute « partie de la suite du shogun ou d’un important seigneur »*.

Jubei Yamada est certes un amoureux des femmes, sensible à un certain idéal de beauté traditionnelle, mais il est également saisi par l’ukiyo, ce sentiment de l’impermanence des choses qui le met à « la poursuite des divertissements dont la fugacité ne [lui échappe] pas »* : les courtisanes, en même temps que leur beauté, étaient « le symbole de l’être ballotté par les flux des illusions, une « barque sans sillage », abandonnée au courant de la vie [et en cela] emblématique de l’impermanence universelle (mujo), de la fugacité du désir comme des attachements, de l’évanouissement des charmes ». Et quelle plus grande vanité que de contempler des beautés mortes et enterrées depuis deux siècles ?

L’estampe de 1797 reproduite au milieu (d’ailleurs, j’aime beaucoup la manière dont les regards et les corps convergent vers le centre du décor, le confinent) éclaire un autre aspect de sa personnalité.

Yamada n’a pas en effet seulement le goût des plaisirs tarifés et des belles femmes, c’est également un amateur de kabuki (autre loisir du quartier réservé, et autre grand thème de l’ukiyo-e), et du plus sentimental : les acteurs tiennent les rôles du samurai Shirai Gonpachi et de Komurasaki, jeune fille de commerçant que Gonpachi avait délivrée des brigands puis qu’il découvre un jour courtisane à Yoshiwara pour subvenir aux besoins de sa famille (l’histoire en détails).


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Pétri d’une culture traditionnelle disparue avec le quartier qui la couvait, d’autant plus porté à jouir du présent que le passé et son avenir sont aussi fragiles que les tsuitate que l’on fracasse, voilà le Jubei Yamada tel que nous le révélait son décor. Il faudrait toujours se battre à domicile.

En rassemblant cinq estampes dans un même décor, SNK pourrait fausser notre évaluation de la situation : malgré le succès immense des estampes de genre « ukiyo-e », au Japon jusqu’à Meiji et dans le monde occidental dans la foulée, elles sont très peu nombreuses dans les jeux vidéo.

Même chez Rounard, fournisseur de peintures vraies ou fausses depuis 2002, elles sont rares : pas une sur les 15 toiles du premier Animal Crossing, une seule dans l’épisode DS (un portrait de Sharaku, on en reparle), une de plus sur Wii (la Vague d’Hokusai). Le nouvel épisode sur 3DS élargit un peu le catalogue, avec une peinture sur paravent de Tawaraya Sōtatsu (« les dieux du vent et du tonnerre », Fūjin et Raijin - qui étaient aussi sculptés dans le décor de Jubei) et un portrait par Moronobu Hishikawa (« Beauté regardant derrière elle », vers 1690).

Sur un total de 25 œuvres désormais, c’est bien peu.


Saviez-vous que Fūjin (à droite du paravent) serait inspiré d’un dieu du vent grec ?

Les autres jeux ne sont pas plus originaux, et reprennent inlassablement les mêmes auteurs voire les mêmes œuvres : on retrouve par exemple Fūjin (tout seul) dans Double Dragon III, tandis que deux portraits de Sharaku fusionnés ont accompagné nos combats dans Street Fighter II,

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Capcom a poursuivi la tradition dans Marvel vs. Capcom puisque deux autres estampes de Sharaku y sont encore mélangées :

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Breakers (Visco, 1996) va loin dans son entreprise de clonage et de mise en abyme de Street Fighter II puisqu’il va choisir un portrait d’Utagawa Toyokuni (L’acteur Nakamura Nakasō II dans le rôle de Matsuōmaru, 1796), lui-même très inspiré par le travail de Sharaku.

Utagawa fondera et nommera une prolifique école au sein de laquelle plusieurs générations de disciples se feront aussi un prénom (ou un numéro, quand ils prendront le même prénom que le maître). Les cloisons du stage de Geese dans Real Bout Fatal Fury Special (qui sont a priori des pastiches et non des plagiats) s’en inspirent clairement. 


A quel kunisada rattacher ces cloisons ? sources : www.vazcomics.org

La première rappelle par exemple des compositions de Toyokuni premier du nom :

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Portraits d’acteurs de Kabuki (sources : gauche et droite).

La deuxième paire de cloisons se base sur de telles conventions de pose que la recherche du modèle d’origine serait vaine, tandis que la dernière s’approcherait du dynamisme et de la vigueur des derniers peintres de l’école, comme Utagawa Kuniyoshi (1798-1861).

Même problème d’attribution et même type de pastiche pour les tsuitate de Real Bout Fatal Fury 2, même si les emprunts sont toujours aussi évidents (exemple avec Utagawa Toyokuni III)



Hiroshige, un des plus célèbres et des plus prolifiques peintres du XIXe, a pourtant assez de succès dans les jeux : tout juste retrouve-t-on une vague référence au départ des 53 relais du Tokaido dans l’art-book d’Ōkami ou un décor de Samurai Shodown 5 :

Il est vrai que Kabuki Warriors Zero (Xbox) comble à lui seul cette relative discrétion. Le « tour mode » est un parcours type jeu de l’oie où le joueur doit parcourir le trajet du Tokaido le plus vite possible. Chacun des 52 arrêts possibles, qui donne lieu à un combat par équipe de 3, présente justement, en arrière-plan, une estampe de la série « 52 stations du Tokaido » :

Seul Hokusai semble avoir réalisé le passage numérique. Une de ses Trente-six vues du Fuji (inversée) illustre l’écran-titre de Gombē no I’m Sorry, qui n’était plus à un plagiat près de toute façon.

On en reconnaît d’autres dans Samurai Shodown 5 special

et Ganbare Goemon (Super Famicom, 1991) :

Sans grande surprise, les références à la célébrissime estampe « Sous la vague au large de Kanagawa » sont nombreuses, allant du décalque dans Muramasa



à d’autres interprétations plus libres : dans les décors de Breakers et Marvel vs. Capcom déjà cités, ou dans Osman / Cannon Dancer par exemple.

Encore plus discret, on retrouve un clin d’œil à une estampe du hyaku monogatari (Cent histoires de fantômes) représentant Oiwa ; le fantôme sert le thé à Akari Ichijo dans Last Blade.

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Au delà des estampes qui représentent pourtant un réservoir graphique potentiel énorme (Hokusai et Hiroshige ont dépassé les 8000 dessins chacun), la peinture japonaise n’est pas beaucoup plus représentée.

Outre le paravent de Fūjin et Raijin (également présent dans Neo Geo Battle Coliseum), on peut tout de même retrouver dans le décor de Kyoshiro dans Samurai Shodown (SNK, 1994) un double emprunt, à moitié au Paravent aux lions de Kanō Eitoku et à un paravent par son fils adoptif, Kanō Sanraku. La pêche est bien maigre.

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Au terme de ce relevé qui s’est voulu le plus exhaustif possible, il faudrait maintenant effectuer celui des références à l’art occidental dans les jeux japonais et vérifier si elles se partagent équitablement. Evidemment, il faudrait pour cela que les deux relevés soient complets, ce qui est une autre affaire : en commençant ma recherche d’estampes, et même si elles ne sont finalement pas bien nombreuses, je ne pensais pas en trouver autant. Peut-être en ai-je d’ailleurs oublié des centaines ? (Auquel cas pardon du dérangement. :3)



N’hésitez pas à compléter l’article avec vos souvenirs ; j’ai notamment séché devant les paravents de Kyoshiro de Samurai Shodown II et III (le premier me rappelle quelque chose, et les développeurs du jeu ayant montré par ailleurs une capacité de citation peu commune pour Charlotte comme Kuroko…).

J’ai également séché devant les tsuitate de Fatal Fury II  :
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de très loin, ils pourraient ressembler à certains tigres d’Hokusai,
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même si je penche plutôt pour des dessins originaux tellement ils me semblent loupés.

* La citation de Francesco Morena provient du livre Ukiyo-e ou l’estampe japonaise (2007). Les deux suivantes sont tirées du livre Images du Monde flottant : Peintures et estampes japonaises XVIIe-XVIIIe siècles (collectif, 2004). 

Les estampes proviennent de Wikipedia, d’ukiyo-e.org et du Met. Les décors de Samurai Shodown et Breakers proviennent du riche SNK Wiki, celui de MVC de slateman, les captures d’écran d’Animal Crossing de ce blog, les décors de Jubei Yamada d’ici et la photo du paravent au lion de Kanō Sanraku de celui-là. L’anecdote sur Last Blade vient de ce post de forum. Pardon pour le pauvre jeu de mots avec Ukyo Tachibana, personnage emblématique de la série Samurai Shodown.